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Grands singes en voie d’extinction : viande de brousse, trafic, impacts

Nous partageons 99,4 % de notre code génétique avec celui des Bonobos, une espèce de primate. La capacité à fabriquer et à utiliser des outils et la conscience de soi sont autant de caractéristiques que nous avons en commun avec les singes. Pourtant, l’homme est sur le point d’exterminer ces espèces.

Le commerce illégal de la « viande de brousse »

L’expression « viande de brousse » trouve son origine dans la culture Africaine. Il est coutume de désigner la faune africaine par le terme de « brousse ». Par conséquent, la viande de brousse se définit comme étant « la chair de tout animal terrestre sauvage destinée à la consommation » selon la CITES (Convention Internationale pour les espèces en danger).

Tous les animaux sauvages comestibles sont menacés par ce commerce illégal. À titre d’exemple, 90 % des impalas, une espèce appartenant à la famille des antilopes, sont aujourd’hui abattus par des braconniers en Afrique Centrale, faisant de cette espèce la première victime du braconnage dans cette région. Mais ce sont davantage les grands singes qui sont menacés d’extinction du fait de ce trafic, combiné avec d’autres facteurs tels que la destruction de leurs habitats naturels par l’homme ou encore la vente illégale des jeunes spécimens à des zoos ou en tant qu’animal de compagnie. Selon le Centre de Recherche Forestière Internationale (CIFOR), 5 millions de tonnes de viande de brousse seraient consommées chaque année dans le bassin du Congo.

Les grands singes (Chimpanzés, Bonobos, Gorilles, Orangs-outans) sont répartis en Afrique Centrale et en Indonésie.

Source : www.hominides.com

Les évolutions de la pratique : de la chasse au braconnage

D’une chasse traditionnelle à une chasse commerciale

Dans la culture des peuples africains, la chasse a une place très importante. Elle est le rite du passage à l’âge adulte, représentant ainsi la force, le sens des responsabilités et le courage.

De plus, les populations d’Afrique Centrale, région dont la pauvreté est remarquablement élevée, se nourrissent principalement de racines et de plantes. L’élevage étant peu répandu, la viande de brousse constitue souvent leur seule source de viande.

Seulement, pour ces raisons et parce que la viande de brousse est passée, au fil du temps, d’un moyen de subsistance pour les villageois à un signe distinctif d’appartenance à une classe aisée dans les capitales, la demande a considérablement augmenté, laissant entrevoir aux chasseurs des perspectives de profit alléchantes. Le nombre d’espèces protégées abattues s’est accru très rapidement de sorte que le commerce de la viande de brousse est désormais contrôlé dans tous les pays d’Afrique. Mais cela n’empêche pas les massacres. Les chasseurs, devenus contrebandiers, peuvent espérer revendre la viande sur le marché noir avec une marge d’environ 300% dans les capitales. Le Cameroun, à lui seul, dénombre plus de 460 000 chasseurs d’après le Centre de recherche forestière internationale.

D’une chasse commerciale à une chasse illégale : le développement du braconnage

De nombreux braconniers, qui avaient des activités illicites bien différentes, sont entrés dans la course pour avoir leur part du gâteau. Le commerce est florissant mais se fait au détriment des grands singes qui sont ainsi massacrés sans aucune modération. De ce fait, il resterait moins de 45 000 gorilles dans les forêts africaines, et entre 10 000 et 20 000 Bonobos seulement.

Les pratiques des contrebandiers sont dévastatrices pour la faune et la flore et bouleversent l’équilibre de l’écosystème. Les trafiquants provoquent des incendies à grande échelle dans les forêts africaines afin de détruire la flore qui permet aux animaux de se dissimuler. Les arbres brûlés, quant à eux, sont utilisés comme charbon et vendus également sur le marché noir. Ces incendies criminels détruisent l’habitat des animaux et constituent une véritable menace pour les brigades anti-braconnage qui patrouillent dans les forêts.

Ces dernières doivent aussi faire face à l’arsenal déployé par les contrebandiers, qui sont prêts à risquer leurs vies pour sauver leurs prises.

Le braconnage et le commerce de viande qui en découle sont facilités par un autre phénomène : l’arrivée des sociétés d’exploitation forestière a abouti à la construction de routes à l’intérieur des forêts, rendant une grande partie de la flore accessible aux contrebandiers. Ainsi, l’industrie forestière a ouvert de nouveaux espaces de chasse et de vente de la viande de brousse. Les trafiquants ont pris pour habitude de vendre la viande aux employés des sociétés d’exploitation forestière sur place, comme pour les remercier de leur avoir permis d’accéder à ces terrains inconnus.

Internationalisation du trafic

Si la viande de brousse transite des villages jusqu’aux capitales, à l’intérieur d’un même pays d’Afrique, les revenus que ce trafic engendre ont permis son internationalisation. De ce fait, la viande de brousse est aussi illégalement vendue au-delà des frontières d’un pays, voyage de capitale en capitale, parfois parmi les touristes qui ne se doutent de rien.

En 2010, une étude a été dirigée par des chercheurs de la Zoological Society of London, du Royal Veterinary College, de l’Ecole Nationale Vetérinaire et du Musuem d’Histoire Naturelle de Toulouse, à l’aéroport Roissy – Charles de Gaulles, avec la coopération des douaniers de l’aéroport. Les chercheurs ont tenté de chiffrer la quantité de viande de brousse qui transite illégalement dans un aéroport international. Les résultats de l’enquête montrent qu’environ 270 tonnes de viande de brousse, potentiellement contaminée, (essentiellement primates, crocodiles et pangolins) passent illégalement par l’aéroport chaque année, soit 5 tonnes par semaines. La République Centrafricaine, le Cameroun et la République du Congo sont les principaux pays d’origine de la viande saisie.

Dr Marcus Rowcliffe, co-auteur de l’étude, indique qu’ « importer de la viande de brousse est relativement facile vu que les douaniers n’ont pas d’incitation financière pour lutter contre ce trafic, contrairement aux bonus qu’ils peuvent percevoir dans la découverte de drogues et de contrefaçons ». En outre, il faut savoir que les amendes sont très peu dissuasives puisqu’elles s’élèvent de 150 à 450 euros seulement.

Les risques de santé publique

SIDA

La consommation de viande de brousse pose un réel problème au regard de la santé des consommateurs. En effet, de nombreux virus sont transmis des animaux, et notamment des grands singes, aux êtres humains. C’est le cas du VIH (virus de l’immunodéficience humaine) transmis à l’Homme essentiellement par les Chimpanzés et qui a donné naissance à une maladie tristement célèbre : le SIDA. Les chercheurs de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) ont montré qu’en Afrique, plus de vingt espèces de singes sont porteuses du virus à l’origine de la maladie. La transmission du virus se faisant par contact de flux sanguins, il suffit qu’une personne se coupe et entre en contact avec le sang de l’animal pour voir ses probabilités d’être contaminée décupler.

Or ce mélange de fluide est fréquent, pendant la phase de dépeçage de l’animal par exemple. Notons que le risque de transmission est plus élevé chez les grands singes, notamment le Bonobos, en raison de la similarité de leur patrimoine génétique avec le notre.

Taux de mortalité dû au VIH pour 100.000 habitants en Guinée et dans les pays limitrophes.

Source : organisation mondiale de la santé

Ebola

Tout comme le VIH, le virus Ebola se transmet davantage lors de la préparation de la viande de brousse que lors de sa consommation.

Les premières personnes victimes du virus Ebola, et recensées scientifiquement comme telles, habitaient a Yambuku (République Démocratique du Congo), ville située proche de la rivière Ebola, qui a donné son nom à la maladie en 1976. Le virus a été transmis à l’homme par la consommation de viande de brousse essentiellement. Selon l’IRD :

  • les chauves-souris frugivores sont porteuses sains du virus (c’est à dire qu’elles le portent mais qu’elles ne sont pas malades).
  • Les chauves-souris transmettent le virus aux autres animaux de la forêt, notamment les grands singes.
  • Les hommes chassent les grands singes et les chauves-souris pour les consommer in fine.

Selon l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé), l’expansion qui sévit en Afrique de l’Ouest se propage au delà des frontières et les pays les plus touchés sont le Liberia, la Guinée et la Sierra Leone.

Le risque de transmission du virus en Europe par le biais d’importations illégales est faible selon l’EFSA (European Food Safety Authority). Cependant, l’OMS reste inquiète quant à la contamination des personnes ou des élevages sur les continents où la viande de brousse est importée illégalement.

Les grands singes vont-ils disparaître ?

Selon le Fonds Mondial pour la Nature (IFAW), l’Homme tue entre 3000 et 6000 grands singes chaque année. Les grands singes ont démontré des facultés d’adaptation inattendues face à la menace humaine : alors que ce sont des animaux diurnes (actifs le jour), les chercheurs ont remarqué que certaines familles de chimpanzés avaient pris l’habitude de se déplacer la nuit pour éviter d’être repérées par les chasseurs. Également, certaines espèces ont changé leurs habitudes alimentaires pour pallier le manque de fruits résultant de la déforestation.

Cependant, aussi intelligents soient-ils, les grands singes ne peuvent lutter seuls contre leur extinction. Leur nombre n’a cessé de diminuer depuis leur découverte par l’homme et la communauté scientifique s’accorde à dire qu’ils pourraient disparaître de la planète d’ici 50 ans, si aucun changement n’est envisagé et mis en œuvre par des actions concrètes.

La lutte contre la disparition de nos « cousins » est désormais engagée. Mais les moyens financiers manquent, et les moyens juridiques applicables sont encore trop insuffisants pour enrayer ce triste phénomène.

Ne nombreuses menaces pèsent sur les grands singes mais ont toutes un point en commun : l’activité humaine. Par conséquent, il est indéniable que leur survie dépend entièrement de nous. Soutenons la démarche des associations locales et internationales, répandons le message autour de nous afin de faire réagir les autorités.

Moyens de lutte

Au cœur de la forêt

Les sociétés d’exploitation forestière jouent un rôle important, parfois non intentionnel, en ce qu’elles ont permis aux contrebandiers de pouvoir pénétrer dans des forêts. Certaines d’entre elles ont alors interdit à leurs employés de transporter de la viande de brousse sur les routes et d’en acheter sur place.

Ces initiatives sont aujourd’hui peu efficaces car les transporteurs sont menacés par les chasseurs pour transiter la viande. Avec l’aide de la police locale, le transport de la viande pourrait être davantage contrôlé et l’augmentation des saisies sur les routes forestières va dans ce sens.

Une répression plus dissuasive et plus efficace

Les sanctions sont actuellement trop faibles pour dissuader les braconniers.

La décision rendue le 1er mars 2016 par la justice de paix de Dalaba (Guinée) en est une illustration : les trafiquants avaient été arrêtés avec 106 kg de viande de brousse en leur possession en vue de la revendre, ils ont alors été poursuivis pour abattage, transport et commercialisation d’espèces protégées et condamnés à 6 mois de prison avec sursis sans que le juge ne se soit prononcé sur la destination de la viande saisie, du reste.

Ce type de décision est clairement de nature à décourager les brigades de lutte anti-braconnage qui risquent leur vie pour procéder aux arrestations et qui voient les trafiquants libérés sans autres sanctions.

Il semble donc indispensable de durcir l’arsenal juridique pour donner une raison aux trafiquants de ne pas continuer leurs pratiques illégales sans être inquiétés.

Les alternatives à la contrebande

Dans la mesure où une partie des chasseurs a pour objectif de nourrir leur famille et d’améliorer leurs conditions de vie, il est nécessaire de prévoir des alternatives à la chasse illégale pour enrayer ce phénomène.

C’est pour cela que les campagnes de sensibilisation permettent aux villageois de prendre connaissance des techniques d’élevage pour se nourrir, et de les adapter, le cas échéant, aux conditions environnementales et climatiques de leur région.

En outre, les chasseurs ont la possibilité de remettre leurs armes à la police locale et d’être recrutés pour lutter contre le braconnage et le trafic dont ils faisaient partie. Cela permet d’avoir des équipes de lutte contre le braconnage qui ont une plus grande connaissance des pratiques, pièges, modes de vie des braconniers. Pour ceux qui décident de se rendre, ils ont alors automatiquement un travail qui leur permet de vivre.

Au cœur des nouvelles générations

S’il est vrai que la chasse d’espèces sauvages est une tradition ancestrale, les nouvelles générations peuvent mettre fin à ces pratiques. D’où l’importance que les organisations de lutte contre ce trafic s’adressent aux jeunes d’aujourd’hui pour qu’ils ne deviennent pas les chasseurs de demain.

À ce titre, la Jane Goodall Institute joue un rôle crucial en organisant des programmes de sensibilisation dans les écoles africaines. L’objectif étant de faire comprendre aux enfants que la nature n’est pas inépuisable et que d’autres possibilités existent pour subvenir à ses besoins, que la chasse illégale et a fortiori le commerce illégal. C’est dans cette perspective, entre autre, que le programme roots & shoots a été mis en œuvre en 1991, permettant aux enfants, de la maternelle à l’Université, ainsi qu’à tout volontaire, de s’engager dans un projet commun de lutte pour la protection des animaux à travers des activités ludiques et interactives. (http://www.rootsandshoots.fr/).

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© Valerie

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