EVI
fren

Le « Camera Trapping »

Une maison hantée ? Des bruits étranges alors que quand vous arrivez : plus rien ! Ou alors vous vous demandez ce qui faisait ce bruit étrange dans votre grenier ? Où quelle bête effrayante rôde parfois dans votre jardin la nuit ? C’était quoi ? Un cambrioleur en repérage ? Peut-être vous êtes vous aussi demandé où sont passés les oisillons du nid installé sur votre terrain ? Ou encore ce qu’il se passe dans la forêt d’à côté quand aucun être humain n’est présent ? Les « Camera Trap » sont exactement ce qu’il vous faut !

 

« Camera Trapping » ?

De belles images exceptionnelles de léopards des neiges ont été récemment présentées par la BBC et National Geographic. Exceptionnelles car il est difficile de tomber sur cet animal. Rien à voir me direz-vous. Mais pourtant : ces animaux sont fantomatiques, et peu de personnes peuvent se vanter d’en avoir vu dans la nature. Les personnes qui les ont filmés n’étaient pas là par hasard, tout un tas d’indices, de travaux de biologistes et témoignages de locaux les ont guidés jusque là. D’ailleurs, ils n’étaient même pas là du tout lors de la capture des images. Bien qu’il s’agisse du fruit d’un énorme travail de leur part, il faut néanmoins rendre à César, ce qui appartient à César.

Le vrai héros de l’histoire c’est le « Camera Trapping ». Une pratique, aujourd’hui démocratisée, parfois détournée en caméra de surveillance et relativement commune dans l’étude de la faune. Sans elle, ce genre d’images, et bien plus encore, seraient quasi-impossibles (sans méthode invasive tout du moins).

Les écologues souhaitant commencer à étudier un animal sauvage, dans un secteur donné, se retrouvent souvent d’emblée face à deux gros défis : celui de savoir si l’espèce y est encore présente, et si oui sous quelle abondance, ou quelle densité. Si pour les espèces les moins farouches il est possible de résoudre ce problème en se rendant soi-même sur le terrain, pour d’autres espèces animales les choses se révèlent être bien plus compliquées. C’est pourquoi l’évaluation fiable des populations animales est restée problématique pendant des décennies.

En réponse, une large variété d’approches de terrain et d’approche analytiques ont été développées, et améliorées. Dont l’utilisation de pièges photographiques, appelés « Camera Trap », « Remote Photography » (photographie à distance) en anglais.

« Camera Trap » ? Qézako ?

Il s’agit d’outils photographiques ou vidéos qui sont posés en pleine nature et généralement déclenchés par le passage d’un animal, ou un être humain, ou encore par un timer.

Des outils particulièrement utiles qui sont bien plus qu’un simple système de capture d’images. Il faut non seulement qu’ils soient dotés d’une caméra, mais aussi d’un système censé la déclencher au passage d’un animal, d’un système de fixation ou d’un support, d’un système pour stocker les données sans les perdre… Sans compter que le tout doit être résistant ou disposer d’un caisson le protégeant des intempéries, mais aussi bénéficier d’une autonomie assez importante pour pouvoir passer plusieurs semaines, voire des mois sans qu’un homme n’intervienne. Et parfois même, il faut qu’il puisse éviter ou résister au vol et au vandalisme.

Camera Trap : pourquoi faire ? C’est si miraculeux que ça ?

Un outil non invasif pour observer des comportements naturels

Le désir humain d’observer les animaux sauvages, sans les perturber, remonte probablement à la préhistoire. Époque à laquelle des tribus de chasseurs cueilleurs construisaient des affûts. Au 17ème siècle des boucaniers s’amusaient encore à grimper au sommet des arbres pour observer discrètement les comportements de défense anti-prédateurs des animaux. Notre capacité à pouvoir observer les animaux dans tout type de contexte est renforcée par le développement de la photographie et d’autres innovations plus récentes comme les petites batteries portables, la lumière électrique et les équipements digitaux.

Ces technologies, à la base du « Camera Trapping » nous permettent désormais d’effectuer des observations discrètes et non intrusives d’animaux sauvages très variés, dans leurs habitats tout aussi variés, à toutes heures et même dans des conditions les plus difficiles.

Mais il s’agit de bien plus que de contempler la nature, les « Camera Trap » servent aussi à étudier des animaux sauvages sans intervention humaine invasive. Et ces dernières décennies, l’augmentation de l’intérêt de l’homme pour le bien être animal poussait justement les chercheurs à développer des techniques d’échantillonnage éthique et non intrusives. Par ailleurs, les améliorations récentes de cette technologie nous permettent de nous débarrasser de questions auxquelles il était difficile de répondre auparavant. L’usage du « Camera Trapping » pour étudier et suivre la faune sauvage c’est donc récemment considérablement accru. Une tendance qui a de fortes chances de se poursuivre grâce aux améliorations de la puissance et la performance de ces appareils associées à une baisse de leurs prix.

Depuis les photos pionnières capturées par des caméras volumineuses actionnées par des fils de détente, les avancées technologiques des capteurs infrarouges et de la photographie numérique nous fournissent désormais des moyens non invasifs et rentables de détecter et d’obtenir des données fiables, précises sur des animaux autrement insaisissables sans et de les faire confirmer par plus d’un spécialiste. Aussi, l’utilisation de ces pièges photographiques dans ce domaine a, sans conteste, amélioré notre compréhension de leurs relations écologiques et plus récemment, de la dynamique de leur population. Des parcs urbains aux forêts les plus reculées, des espèces très communes aux espèces très rares, insaisissables et souvent énigmatiques, il existe désormais de nombreuses études et suivis qui impliquent l’utilisation de ces pièges photographiques.

De nombreuses applications en écologie

L’engouement pour l’utilisation de cette technologie émergente en écologie a fait naître des experts en « Camera Trapping » qui ont beaucoup appris de leurs erreurs. Les écologues passent désormais des systèmes de pièges spécifiques en revue et échangent sur les erreurs de terrain les plus communes ainsi que sur les aspects techniques de différents pièges.

Actuellement, les pièges photographiques sont utilisés en conservation et gestion d’espèces et de populations, à divers stades de ces projets. Face à l’incertitude, certains décisionnaires répondent par une paralysie et appellent à tenter d’obtenir « plus d’informations », quand d’autres décident d’agir malgré cette incertitude quitte à faire de mauvais choix.

Certains parlent d’observabilité partielle pour exprimer l’impossibilité des gestionnaires à observer et estimer directement les paramètres décrivant l’état de la nature. L’observabilité partielle mène à cette incertitude. Dans ce contexte, avant d’envisager de débuter ces processus de décisions visant à pousser une population, une espèce ou un écosystème vers (ou les maintenir dans) un état désirable (ou loin de situations indésirables), les « Cameras Trap » font parties de l’arsenal destiné à évaluer son état actuel. Et donc à pousser à choisir une action adéquate à mener à bien pour accomplir ces objectifs et résoudre des problèmes.

Une fois les objectifs clarifiés, les pièges photographiques peuvent encore aider les gestionnaires dans leurs actions de gestion et de suivis en leur servant de base et de sources d’informations.

Le « Camera Trapping » est aussi utile dans le domaine de l’étude du comportement animal. Avant l’arrivée de la télémétrie radio dans les années 60, l’observation directe était pratiquement le seul moyen par lequel les écologues du comportement et les éthologues étudiaient le comportement animal. Encore aujourd’hui, l’observation directe reste assez largement utilisée. Les pièges photographiques sont des outils assez récents dans l’arsenal des éthologues. Tout comme les transmetteurs radio, le « Camera Trapping » apporte de nombreux avantages et améliore certains aspects intéressants de l’observation directe. Le caisson, le bruit et parfois le flash associé à certains pièges photographiques peuvent bien sûr modifier les comportements, mais ce dérangement est probablement moins important que la présence physique d’un chercheur épiant l’animal. Les écologues utilisent cet outil pour quantifier l’activité, temporelle et spatiale des animaux qu’ils étudient, ou cibler des comportements particuliers.

Par contre, les photographies obtenues ne permettent pas toujours d’obtenir des informations spécifiques, puisque les actions des animaux ne peuvent pas forcément être déterminées à partir d’une seule photographie ou vidéo. Cet outil est aussi utilisé pour bien d’autres sujets liés au comportement animal.

Par exemple, pour étudier les rythmes saisonniers, étudier la prédation des nids, l’approvisionnement (composition de l’alimentation, compromis entre alimentation et surveillance de l’environnement…), la distribution, l’organisation sociale, l’usage d’habitats ou de corridors, observer les comportements à l’intérieur des nids et terriers, la reproduction…

En écologie, les pièges photographiques sont utilisés pour estimer l’abondance des populations, quand il est possible d’identifier les animaux individuellement via des photographies.

Photos de tigres prises par « Camera trapping ». Permettant des identifications et des déterminations de leur sexe et catégorie d’âge. Photographies issues du même piège, à Nagarahole, en Inde, par Ullas Karanth, Wildlife Conservation Society.

 

Les données obtenues peuvent même être analysées par CMR (Capture Marquage Recapture, un outil statistique pour estimer la taille des populations et en suivre la démographie), un événement d’identification photographique valant statistiquement comme un événement de capture et de marquage. Le « Camera Trapping » est aussi utilisé pour effectuer des estimations des densités de population et des paramètres démographiques (Nombre de naissance, de morts etc.), effectuer des suivis, estimer la biodiversité et la viabilité des populations, mesurer la richesse spécifique d’une région donnée ainsi que la dynamique des communautés…

Le « Camera Trapping » englobe donc désormais une large gamme d’équipements et d’applications. Ces très larges applications permettent aux chercheurs de générer une profusion de nouvelles données. La possibilité d’établir des méthodes standardisées en mène même certains à considérer les pièges photographiques comme un élément important des projets de suivi de la biodiversité.

Toutes ces utilités sont assez connues des écologues désormais. Même des médecins légistes et la police scientifique se sont mis à les utiliser afin de déterminer ce qui arrive à un cadavre humain abandonné dans les bois. Lauren Meckel, Chloe McDanel et Daniel Wescott, du centre d’anthropologie de police scientifique judiciaire de l’état du Texas, aux USA, ont pu ainsi découvrir que les cerfs peuvent manger des parties d’une carcasse humaine.

cameratrap

Photo du cerf rongeant un os humain prise le 5 Janvier 2015, sur le terrain du centre d’anthropologie judiciaire du Texas State University. Avec la photographie d’une côte humaine montrant le résultat après avoir été rongé par un ou deux cerfs.

Les inconvénients des pièges photographiques de la  » Caméra Trap « 

À l’opposé, les inconvénients liés à l’utilisation des systèmes de pièges photographiques en écologie sont moins connus. Ils ont fait l’objet de moins d’attention, même si les chercheurs expérimentés dans l’usage de cet outil, les ont surement tous remarqués.

Le premier de ces problèmes est la perte de données due à un problème avec l’équipement. Certains systèmes ont fait l’objet de nombreux éloges, qui par la suite ont été pondérés par des témoignages de mauvaises expériences vécues avec, et attribuées à une utilisation dans un contexte tropical. Mais le même type de mauvaise expérience ont aussi été expérimentées dans d’autres contextes.

Ces problèmes spécifiques incluent à la fois un disfonctionnement du au mécanisme de déclenchement (la caméra n’enregistrant rien) et de multiples photographies qui ne présentent aucun animal. Les disfonctionnements de l’appareil peuvent être un cauchemar pour les biologistes qui travaillent avec cet outil dans des régions reculées et qui mettront du temps à remarquer le problème. Par exemple s’ils visitent leurs pièges photographiques qu’une seule fois par mois, pour récupérer les données et remplacer les batteries, et si les images ne peuvent être vues directement sur le terrain : ils perdent deux mois de données avant même d’avoir commencé à essayer de régler le problème.

À cela, il faut ajouter que de nombreux facteurs influencent la performance des pièges photographiques. Leurs mauvaises performances sont en général causées par la combinaison du climat, de l’inexpérience et le manque de compétences de l’utilisateur, de condition de terrain unique (comme un animal qui casse le matériel) et d’un équipement mal conçu. Et ce, sans compter les caractéristiques spécifiques du modèle (sensibilité, zone de détection…). Certains de ces facteurs peuvent être contrôlés, d’autres non. Alors même si cet outil est devenu populaire dans le milieu scientifique et même bien au-delà, il existe de nombreux cas d’échec relatés par les écologues qui les utilisent.

C’est pourquoi, il faut prévoir la majorité de ces problèmes par une préparation et des repérages, en lisant d’autres études, en consultant les experts ou en effectuant des tests directement. Il est aussi important de connaître les problèmes et le potentiel de ses « Camera Trap » et de choisir celles qui collent le mieux à l’utilisation que l’on envisage d’en faire. D’où la question de l’article suivant !

Quelle « camera trap » choisir ?

 

Abderrahim Oughadou, rédacteur EVI.

abderrahim-oughadou

 

De par ma formation, je m’intéresse au comportement animal, à l’évolution et applications de ces sujets, notamment dans le cas du cancer. Je m’intéresse aussi à l’histoire de la mer, et réalise l’intérêt de lier l’archéologie et l’écologie. En tant qu’écologue je me suis rendu compte que l’on parle beaucoup d’écologie mais que cela reste un domaine pourtant mal financé et méconnu. Je souhaite partager, faire découvrir, réfléchir et échanger des idées là dessus.

 

 

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*