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Le chocolat destructeur de forêts protégées en Afrique

Le chocolat, que l’on savoure volontiers en cette fin d’année, provient en grande partie d’Afrique de l’Ouest, où il est coupable d’une déforestation catastrophique pour l’environnement et la biodiversité. La Côte d’Ivoire et le Ghana sont les principaux producteurs de cacao au monde. Dans ces pays, l’industrie cacaotière fait des ravages en envahissant illégalement les forêts tropicales pourtant classées comme protégées.

La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, avec 40% du marché mondial. D’après la Banque mondiale, la filière cacaotière en Côte d’Ivoire représente 15% du PIB, plus de 50% des recettes d’exportation, et deux tiers des emplois en dépendent directement ou indirectement, ce qui en fait un secteur capital pour l’économie du pays. Le Ghana, pays frontalier, occupe la deuxième place. À eux deux, ces pays africains produisent entre 60 et 70% du cacao mondial, mais sacrifient pour ce faire leurs forêts protégées.

Plantation de cacaotiers, Ghana, 2013. © jbdodane
https://www.flickr.com/photos/jbdodane/9736747957

Le cacao et la déforestation illégale des forêts protégées

La production de cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana est responsable d’une déforestation alarmante au cœur même des aires protégées. C’est là un acte complètement illégal que dénonce l’ONG environnementale Mighty Earth, dont un des champs d’action concerne la protection des forêts, dans un rapport publié en septembre 2017, intitulé « La déforestation amère du chocolat ».

L’étendue des dégâts subis par la Côte d’Ivoire est affolante : il ne reste plus aujourd’hui que 6 millions d’hectares de forêts primaires sur les 16 millions qui recouvraient ce pays dans les années 60. Une telle chute s’explique par la croissance démographique, mais surtout par la déforestation liée à la cacaoculture. Les forêts ivoiriennes, désormais très fragmentées, sont pour l’essentiel des aires protégées, à savoir des parcs nationaux ou des réserves forestières. Or, dans plusieurs de ces forêts protégées, 90% des terres ont été converties en plantation de cacaotiers, aussi appelés cacaoyers. Mighty Earth fait un constat tout aussi désolant au Ghana, où 7 000 km de forêts ont disparu entre 2011 et 2014 au profit de plantations illégales de cacaotiers. 

Cette pratique n’est ni nouvelle ni anodine. En septembre 2016, la Société de développement des plantations forestières (Sodefor), société d’état de Côte d’Ivoire, avait déjà alerté sur ce phénomène, estimant que 40% du chocolat ivoirien était produit dans les aires protégées. D’après la Sodefor, la majorité des forêts du pays reculent devant l’intrusion illégale d’exploitations cacaotières. Les producteurs s’imposent à coup de hache, abattant les arbres, ou mettent le feu à la forêt.

Avec l’épuisement des forêts tropicales africaines, Mighty Earth craint le pire : l’industrie du cacao pourrait s’exporter vers le Congo, le Pérou ou l’Asie du Sud-Est, en conservant l’actuel modèle ivoirien et ghanéen de production de cacao. Ces régions verraient alors leurs forêts disparaître.

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Agriculteurs récoltant des cabosses de cacao, fruits du cacaotier, contenant les fèves. Photo par l’ICCFO (International CoCoa Farmers Organization), 2015. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cocoa_farmers_during_harvest.jpg

La biodiversité menacée par le cacao

La faune sauvage, censée être en sécurité du fait du classement des forêts en aires protégées, souffre de la production illégale de cacao. Les aires protégées sont le refuge de diverses espèces menacées, dont la situation empire à cause du recul de la forêt, de la fragmentation de l’habitat naturel et du braconnage.

Ainsi, dans une étude publiée en mars 2015 dans la revue Tropical Conservation Science, des chercheurs basés en Côte d’Ivoire et aux États-Unis ont établi une corrélation directe entre la « colonisation » des aires protégées ivoiriennes par des exploitations cacaotières et la disparition des primates. Ils constatent la présence de plantations illégales de cacao au sein de 20 forêts protégés sur 23 étudiées, et la disparition totale des populations de primates dans 13 d’entre elles.

D’après Mighty Earth, les chimpanzés vivant dans les forêts protégées ont dû battre en retraite suite à l’intrusion des producteurs de cacao sur leur territoire et arrachent désormais leurs moyens de subsistance à de petites « poches de forêts ». Hippopotames nains, écureuils volants, pangolins, léopards, crocodiles et éléphants sont également impactés par ce phénomène. Ces derniers, d’ailleurs, ont vu leur population décliner à 200 ou 400 individus, alors qu’ils étaient plusieurs dizaines de milliers au siècle dernier.

Un problème d’éthique dans l’industrie cacaotière

Les droits humains bafoués

Le chocolat, un petit plaisir qui déborde volontiers sur le marché du luxe, se paye chèrement. Effectivement, pauvreté et violation des droits humains sévissent dans les pays producteurs. Ce « côté amer du chocolat » est dénoncé par beaucoup d’acteurs, dont Mighty Earth dans son rapport, ou encore dans une étude commanditée par la Plate-Forme pour le Commerce Équitable, intitulée « La face cachée du chocolat », publiée en mai 2016.

Afin d’approvisionner le marché mondial, l’industrie cacaotière repose souvent sur des pratiques d’agriculture intensive et sur une main d’œuvre exploitée. Les fèves de cacao sont achetées aux agriculteurs ivoiriens et ghanéens à un prix dérisoire. Ils perçoivent une rémunération inférieure à 1$ par jour alors qu’ils travaillent dans des conditions éreintantes et dangereuses, car ils sont en contact avec des pesticides et des engrais chimiques sans protection. En outre, de trop nombreuses exploitations cacaotières se livrent encore au travail forcé des enfants.

De célèbres chocolatiers concernés

Pour son enquête, Mighty Earth a remonté la chaîne d’approvisionnement du cacao jusqu’aux grands noms du chocolat, mais avise qu’il y en a sûrement d’autres, ne pouvant les nommer faute de preuves. L’ONG soupçonne ces grands chocolatiers de complicité et se méfie d’une possible corruption des gouvernements. Elle les accuse ainsi de « fermer les yeux » sur les pratiques illégales des producteurs de cacao.

Parmi les acteurs incriminés figurent les grands négociants internationaux de denrées alimentaires, tels l’entreprise singapourienne Olam, la société américaine Cargill, ainsi que le groupe suisse Barry Callebaut, leader mondial de la production de cacao et de chocolat de grande qualité. Ces trois négociants portent la moitié du commerce international de cacao. Ils se fournissent dans les ports de San-Pédro et d’Abidjan, villes de Côte d’Ivoire, alimentés en fèves de cacao par un réseau d’intermédiaires et de « pisteurs chargés de faire le lien entre les cultivateurs locaux et les grands négociants.

En bout de chaîne arrivent les firmes multinationales, dont des marques particulièrement célèbres, à qui les grands négociants précédemment cités revendent le cacao : Mars, Ferrero, Nestlé, Magnum, Lindt, Starbuck’s Coffee, les entreprises américaines Hershey et Mondelēz, spécialisées dans le chocolat et dans les biscuits.

Fèves de cacao dans un sac de jute, prêtes à être exportées. Photo par Irene Scott/AusAID, 2013.
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cocoa_farmer_David_Kebu_Jnr_holding_the_finished_product, _dried_cocoa_beans_ready_for_export._(10687070725).jpg

 

Pour une production de cacao durable et éthique

COP23 : l’industrie cacaotière s’engage

La World Cocoa Foundation conteste les accusations de l’ONG Mighty Earth, rappelant que 35 grandes compagnies chocolatières sont sur le pied de guerre pour contrer la production illégale de cacao en Côte d’Ivoire et au Ghana, aux côtés des gouvernements. Ces acteurs ont formé une alliance et ont proposé un plan d’action commun lors de la COP23 à Bonn, en novembre 2017, la Cocoa & Forests Initiative, dont les objectifs sont multiples :

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  • Mettre fin de la production illégale de cacao dans les parcs nationaux et les réserves forestières.

  • Protéger et restaurer les forêts, grâce à de nouvelles pratiques comme l’agroforesterie, un mode d’exploitation des terres agricoles associant des arbres et des cultures, l’idée étant de planter des cacaotiers sous le couvert des arbres déjà existants.

  • Investir pour développer la production durable de cacao, en formant les cultivateurs locaux, ou encore en leur donnant accès à des technologies agricoles plus efficaces.

  • Travailler main dans la main avec les agriculteurs locaux, qui peuvent être sévèrement impactés par le durcissement des mesures de protection des forêts, afin de leur assurer une bonne transition vers la production durable et légale de cacao.

  • Assurer la traçabilité du cacao et du chocolat tout au long de la chaîne d’approvisionnement, depuis la source de production – les plantations – jusqu’aux grandes manufactures de chocolat basées dans les pays occidentaux.

  • Améliorer le management des réserves forestières, c’est-à-dire mieux les connaître pour mieux les protéger.

Ce programme d’action va dans le sens des accords de Paris sur le climat, car il favorise le développement d’un secteur cacaotier qui contribue à la lutte contre le changement climatique en réduisant les émissions de carbone. Les forêts sont en effet des réservoirs séquestrant le carbone, donc les protéger de la déforestation revient à atténuer le réchauffement global.

Du chocolat responsable pour les fêtes

En cette période de fêtes, s’offrir du chocolat sans culpabiliser et en soutenant l’agriculture responsable est possible si l’on choisit le chocolat biologique et le chocolat équitable. Pour ce faire, on peut notamment repérer le logo « commerce équitable » ci-dessous :

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Le label de commerce équitable Max Havelaar certifie en effet que l’on achète un produit respectueux de l’environnement et éthique, c’est-à-dire fabriqué dans le respect des droits humains.

On peut aussi se tourner vers des revendeurs spécialisés dans le commerce équitable, comme Artisans du monde et Ethiquable, ou encore Alter Eco, qui propose des produits bio issus du commerce équitable.

Floriane Boyer, rédactrice EVI.

J’ai toujours été une fervente lectrice de fantasy et de science-fiction. J’aime explorer de nouveaux univers, peuplés de héros qui sauvent le monde. Et puis, en grandissant, j’ai compris que nous avions déjà un monde à sauver, bien réel celui-là, et que nous pouvions tous être des héros, à notre façon. Je suis fière de mettre ma plume au service de cette noble cause qu’est la protection de notre planète