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Les « boues rouges », l’exemple d’un dossier délicat pour Nicolas Hulot

Les « boues rouges » au gouvernement

C’est au bout de 15 mois seulement passés au gouvernement sous la présidence d’Emmanuel Macron que le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot a annoncé sa démission à la radio (France Inter) ce mardi 28 août 2018. Cette décision a été officialisée le lendemain par une lettre adressée au président et au Premier ministre.

Ce choix amorce les débats sur les raisons qui l’ont poussé à démissionner et sur le bilan de ses interventions. Le dossier houleux sur les boues rouges, que l’on associe à l’usine Alteo de Gardanne dans les Bouches-du-Rhône, est l’exemple même d’un héritage légué au ministre qui n’a pas obtenu les moyens nécessaires pour y mettre un terme.

Qu’est-ce que les boues rouges ?

Le procédé Bayer consiste à extraire de l’alumine (aussi appelée oxyde d’aluminium) à partir de la bauxite, importée de Guinée dans le cas de l’usine Alteo. La bauxite est dissoute avec de la soude concentrée à chaud. Cette réaction chimique créée les aluminates et des impuretés composées entre autres de silice, de titane, de chrome, de plomb, d’arsenic, d’aluminium et d’hydroxyde de fer.

Ce sont ces impuretés de couleur rouges qui sont appelées « boues rouges » en raison de la présence d’oxydes de fer. Le pH (unité de mesure de l’acidité sur une échelle de 1 à 14 où 7 est neutre) de ces déchets est basique à cause de la soude (il est compris entre 11 et 14).

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@Flickr, Goxxy, bauxite

L’usine Alteo, actrice du rejet des boues rouges en Méditerranée

Sur 40 usines en France qui extraient l’alumine de la bauxite, c’est celle d’Alteo (anciennement Pechiney) qui s’impose comme le premier producteur au monde « d’alumine de spécialité».

L’alumine entre dans la composition des céramiques pour les écrans de téléphones à cristaux liquides, dans les batteries de véhicules électriques ou bien dans le carburant de fusées. Pour répondre à la demande, l’usine en activité depuis 1893 produit 635 000 tonnes d’alumines par an.

En 1966, l’usine a obtenu l’autorisation pour 30 ans de rejeter ses effluents dans la mer Méditerranée, près de Marseille. Pour cela elle utilise le système de pipeline, un tuyau de 50 km qui conduit les déchets de l’usine à la mer.

En 2015, elle obtient l’autorisation préfectorale de poursuivre les rejets des « eaux de procédure » c’est à dire les déchets liquides, en mer pendant 6 ans. Position soutenue par Manuel Valls et Emmanuel Macron.

Au 1er janvier 2016, l’usine se voit interdire le déversement des effluents solides dans la mer. Pour se faire elle sépare les matières liquides et solides. Celles solides sont soit stockées dans des bassins à ciel ouverts, dont celui de Mange-Garri à Bouc-Bel-Air à raison de 300 000 tonnes par an, soit commercialisées en vue d’entrer dans la composition du remblai dans les constructions.

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@Flickr, gerard.colombat, calanque de Cassis

Le rejet des boues rouges en mer et sur terre : un danger pour l’environnement

Il est reproché au procédé Bayer d’utiliser de grandes quantités d’énergie et d’eau, et de produire trop de boues rouges, ce qui a des conséquences néfastes sur l’écosystème.

  • Le rejet en mer

Ce qui est frappant dans cette pollution ce sont les quantités déversées. Sur une tonne de bauxite chauffée avec de la soude, 500 kg d’alumines et 500 kg de déchets sont produits. Au total, 20 millions de tonnes de boues rouges ont été déversées sur 2 400 km² de fonds marins. Dans le Parc National des Calanques, les boues rouges sont détectées à 320 mètres de profondeur dès le 7ème kilomètre du rivage.

Les déchets liquides comportent de l’arsenic, de l’aluminium, et du fer dans des quantités plus élevées que celles tolérées dans ces milieux. En 1993 un institut a conclu que les boues rouges nuisaient à la reproduction de certains poissons et crustacés. Cela a été confirmé par une étude de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire en 2015. La pêche est toujours autorisée dans la fosse Cassidaine, ce qui signifie notamment que des poissons contaminés aux métaux lourds ont pu être consommés. La baignade l’est également malgré la présence du mercure qui peut engendrer une dégradation du système nerveux des enfants et des foetus.

  • Le rejet sur terre

Une solution alternative consiste à utiliser des bassins d’évaporation où les boues rouges y sont stockées en vue d’être déshydratées. C’est le cas de la décharge de Bouc-Bel-Air, utilisée par l’usine Alteo qui en plus traite les boues pour les rendre moins basiques. Le problème c’est qu’une fois l’eau évaporée, la poussière s’envole sur des kilomètres couvrant les alentours d’une pellicule rouge et éparpillant certains métaux volatiles.

Des opinions divergentes sur l’avenir de l’usine avant l’arrivée de Nicolas Hulot

  • D’un point de vue politique

L’ancienne ministre de l’écologie et de la Transition solidaire, Ségolène Royal, avait lutté contre les déversements de l’usine Alteo dans la mer. Elle s’était opposée à la décision du préfet en 2015 étendant l’accord de déverser les effluents liquides sur les 6 prochaines années. Elle affrontait ainsi Manuel Valls alors Premier ministre qui utilisait le « chantage de l’emploi ». En effet, l’usine embauche entre 400 et 500 employés sur place et compte pas moins de 200 sous-traitants. Ainsi s’opposaient sur la scène politique un argument d’ordre économique contre un écologique.

C’est sous cette conclusion temporaire que le nouveau ministre de la Transition écologique et solidaire est entré au gouvernement. Sa volonté de faire du dossier des boues rouges de Gardanne une priorité s’est avéré être un feuilleton loin d’être terminé.

  • D’un point de vue local

À cela s’ajoute la position des habitants voisins de l’usine qui sont divisés entre la volonté de la garder en activité à condition qu’elle utilise des procédés plus écologiques, et ceux qui souhaitent la voir fermer. Ils s’accordent majoritairement à demander la conduite d’études scientifiques indépendantes afin de savoir si ces rejets ont des effets ou non sur leur santé (asthme, cancer…).

Une intervention compliquée pour Nicolas Hulot

  • Avant sa nomination au ministère

Plusieurs fois dans le passé Nicolas Hulot a marqué son opposition sur les méthodes de rejets employées par l’usine. Un tweet de 2016 le confirme : « Je soutiens ceux qui se battent contre les rejets de boues rouges en Méditerranée. Elle est déjà si polluée et fragile. ».

  • Pendant son mandat

En mai 2018 lors d’un déplacement à Marseille, il affirmait que l’interdiction du rejet en mer des résidus solides pour les stocker dans des bassins avait simplement « déplacé le problème ». Il faisait ici référence aux poussières rouges. Le ministre a alors demandé à l’entreprise de « proposer des pistes de solution pour la valorisation » de ces résidus.

Avant la démission du ministre, l‘association Union Calanques Littoral se demandait s’il aurait le temps, les moyens et le pouvoir d’intervenir dans ce dossier. Le président de l‘association ZEA se demandait lui aussi si le ministre n’était finalement pas isolé dans ses démarches. C’est ce que pourrait laisser penser la phrase qu’il a prononcée lors de l’annonce de sa démission : « Est-ce que nous avons commencé à enrayer l’érosion de la biodiversité ? La réponse est non. »

Cette association a contacté l’ancien ministre et lancé une pétition sur le site change.org adressée à Nicolas Hulot et à Emmanuel Macron intitulée « Boues rouges, ni en mer ni à terre ! ». Début septembre 2018, elle compte près de 396 372 signatures qui demandent au gouvernement d’interdire les rejets des déchets dangereux.

  • Une avancée judiciaire

Le 20 juillet 218 le tribunal administratif de Marseille a interdit le rejet des déchets liquides en 2019 au lieu de 2021 comme l’accord avec le préfet le prévoyait. Concernant les déchets solides, la préfecture du département doit réaliser des études sur les dangers environnementaux et sanitaires dans un délai de 6 mois. Nicolas Hulot voulait faire de cette usine un exemple de transition énergétique. Finalement la justice a pris en main l’affaire tandis que l’ancien ministre a été plus en retrait ; à charge pour le prochain de prendre position.

Ophélie, rédactrice EVI

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