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Publications scientifiques et espèces menacées

À l’excitation d’une découverte doit s’ajouter la crainte de la détruire. C’est le cas du moins lorsque la découverte en question est une nouvelle espèce qui, étant rare, endémique ou étrange, vaut de l’or pour l’écosystème, pour les biologistes… et pour les trafiquants.

Les espèces menacées rendues plus vulnérables par les publications scientifiques

Paradoxalement, décrire précisément une espèce menacée et sa localisation dans les publications scientifiques peut à la fois servir à sa conservation et la pousser vers l’extinction, en faisant d’elle une cible du braconnage. En cette époque de sixième extinction de masse, la nécessité de protéger coûte que coûte les espèces vulnérables pourrait imposer de passer sous silence les informations concernant leur localisation dans les publications scientifiques.

espècesmenacées

Des avantages pour la recherche et la protection des espèces

Si les biologistes partagent avec force de détails les données qu’ils ont amassées sur des espèces rares ou en danger, c’est en premier lieu au nom de la coopération scientifique. Ces données – à savoir la description des espèces, de leur habitat et les coordonnées précises où on les a trouvées – sont publiées dans les revues scientifiques, mais aussi dans les rapports publics, les atlas de la vie sauvage, et en ligne bien sûr, pour participer au libre-accès du public à l’information. De telles informations contribuent à faire avancer les sciences. Leur disponibilité pour les collègues améliore la reproductibilité de la recherche, qui est un aspect fondamental des sciences.

D’autre part, publication rime avec conservation. En effet, connaître la biodiversité est la première étape, avant de mettre en place des mesures de protection et de management. À travers les publications, les biologistes permettent à une espèce jusque-là inconnue d’être reconnue, puis classée officiellement comme vulnérable ou protégée, si son état est inquiétant. Par ailleurs, les informations concernant les espèces en danger, plus spécifiquement, et notamment les données de localisation, peuvent servir à contrer des projets de développement rural ou urbain menaçant leur habitat naturel, ou inciter les gouvernements à créer des aires protégées.

Les dangers de la publication

Publication rime aussi avec extinction. Ainsi, dans le cas des espèces menacées, le mot d’ordre prôné par D. Lindenmayer et B. Scheele, dans un essai paru en mai 2017 dans la revue Science, intitulé « Do not publish », est de ne rien divulguer pour mieux protéger. Ces biologistes australiens mettent leurs collègues en garde contre les retombées négatives des publications scientifiques, qui en dévoilant trop d’informations au public sur les espèces menacées les rendent encore plus vulnérables.

Ils identifient trois conséquences majeures suite à une publication :

  • Accroître la vulnérabilité des espèces et contribuer à leur déclin

Les informations publiées dans les journaux scientifiques sont accessibles par tous – même si certains journaux sont payants – et cela inclut des personnes malveillantes, comme les braconniers. Ces derniers ciblent les espèces nouvellement découvertes, car elles sont très recherchées par les collectionneurs d’espèces exotiques. Effectivement, d’après l’UICN, les espèces rares, protégées, menacées d’extinction ou endémiques, c’est-à-dire spécifiques à certaines régions, sont prisées sur le marché noir, surtout quand elles sont bizarres, colorées ou emblématiques.

Ainsi, les publications peuvent entretenir le trafic illégal d’espèces sauvages que l’on voulait justement protéger, et potentiellement les conduire à l’extinction. On compte de nombreux cas d’espèces braconnées dans les mois suivants leur découverte et leur description dans les revues. Tous les animaux et insectes sont susceptibles d’être touchés : oiseaux, mollusques, papillons, crapauds, serpents ou lézards. Mais il existe un marché particulièrement important pour les amphibiens et les reptiles. En 2015, une nouvelle espèce de gecko à queue de feuille (Uroplatus ebenaui), endémique de Madagascar, a été braconnée et exportée en Europe seulement quatre mois après sa description dans un article scientifique. De même, en 2013, une grenouille venimeuse bleu claire (Dendrobates galactonotus) vivant en Amazonie brésilienne, se vendait déjà en Europe trois mois après sa découverte.

Gecko à queue de feuille
Source : https://www.flickr.com/photos/42244964@N03/11425213806/
© Frank Vassen

  • Briser la relation de confiance établie entre les scientifiques et la population locale, qui a toléré ou aidé les chercheurs

Pour découvrir, ou redécouvrir, des espèces inconnues ou disparues, les biologistes ont souvent besoin de l’appui des locaux, comme guides ou source d’informations, car ils connaissent bien mieux l’écosystème dans lequel ils vivent que les scientifiques étrangers. C’est avec l’aide des habitants qu’une équipe de chercheurs a retrouvé la trace du saki moine de Vanzolini (Pithecia vanzollinii) en Amazonie. Ce saki aux pattes et au cou dorés n’avait plus été aperçu vivant depuis les années 30 – par des scientifiques, cela étant dit, car l’animal est en fait couramment chassé par les villageois de la région.

Au cours de leurs recherches sur la biodiversité au sein des terres agricoles de Nouvelles-Galles du Sud, en Australie, D. Lindenmayer et B. Scheele ont dû également obtenir la confiance des propriétaires terriens et agriculteurs locaux. Ils ont localisé des populations d’une espèce endémique en danger, le gecko sans pattes Aprasia parapulchella, de son nom latin, et ont publié les coordonnées GPS précises de leur localisation dans un atlas de la vie sauvage public. Peu de temps après, des braconniers se sont aventurés dans les exploitations agricoles, à la recherche du précieux lézard, dégradant au passage l’environnement, pour le plus grand déplaisir des agriculteurs. Des incidents de ce type peuvent donc aliéner les populations locales contre les scientifiques, empêchant la mise en place d’une coopération pourtant cruciale pour identifier et protéger les espèces vulnérables.

  • Accélérer la destruction des habitats naturels

La simple intrusion humaine dans les écosystèmes sensibles est nuisible, et les braconniers, en arrachant des espèces rares à leur milieu naturel, ne sont pas les seuls auteurs des dégradations de l’environnement. Les curieux ou les passionnés, qui aiment à observer et photographier les espèces, ou qui vont jusqu’à prélever des animaux ou des plantes, menacent volontairement ou non la biodiversité.

Omettre les données de localisation par mesure de protection

D’après D. Lindenmayer et B. Scheele, il est impératif de peser le pour et le contre avant de publier des informations précises sur les espèces nouvellement découvertes, en particulier quand il s’agit de données sensibles, telles les coordonnées GPS. Les auteurs admettent que la transparence de la recherche doit être préservée dans les publications, mais avec parcimonie dans certains cas particuliers :

  • Omission des données de localisation, lorsqu’elles concernent les espèces rares ayant une valeur commerciale sur le marché noir, pouvant attirer les braconniers.

  • Divulgation partielle les données de localisation, si les espèces concernées ne sont que modérément en danger. Les auteurs conseillent de rester vague et de limiter l’accès aux données précises à un public restreint et légitime, à savoir les gouvernements et les scientifiques qui en font la demande. Cette démarche est risquée, cependant, car même des informations vagues suffisent à attirer les braconniers, qui se débrouilleront pour traquer une espèce. Ils peuvent par exemple soudoyer les locaux avec de grosses sommes d’argent afin d’obtenir des informations plus précises.

  • Aucune restriction sur les données de localisation, si les espèces ne courent aucun risque de subir des effets pervers.

Une telle « censure » des données freine la recherche, mais pour justifier leurs recommandations, les auteurs rappellent qu’elle s’exerce déjà dans d’autres champs de recherche, comme en archéologie et en paléontologie. Ainsi, la localisation précise des sites de fouilles est tenue secrète pour éviter le pillage des fossiles et des artefacts, également de grande valeur sur le marché noir.

Des mesures encore loin d’être suffisantes

Les risques inhérents encourus par les espèces suite aux publications, listés ci-dessus, commencent déjà à être pris en compte par certains gouvernements, organismes et journaux scientifiques, tels PLOS One et Zootaxa. Ainsi, deux nouvelles espèces de geckos, du genre Goniurosaurus, kadoorierorum et kwangsiensis, découvertes en 2015 toujours dans la Chine du Sud ont été décrites dans un article publié par Zootaxa sans que leur localisation soit révélée. Cette information est réservée aux chercheurs et aux agences gouvernementales compétentes.

De plus, la Commission Internationale de Nomenclature Zoologique (ICZN), qui encadre l’usage des noms scientifiques des animaux parmi les zoologues, n’oblige pas à divulguer les coordonnées GPS des espèces nouvellement découvertes, tandis que l’UICN interdit la publication de ces données pour les espèces en danger susceptibles d’être victimes du braconnage.

Cependant, ces mesures sont loin de suffire. Beaucoup de scientifiques continuent à inclure les données de localisation dans les publications, par souci de précision, d’exactitude et de transparence de la recherche. Selon D. Lindenmayer et B. Scheele, il en va de la responsabilité des journaux et des scientifiques, en tant qu’individus, d’évaluer les risques, d’adopter des mesures et de les respecter, pour protéger les espèces du braconnage.

En outre, les auteurs déplorent un manque de management des données. Les informations sur la localisation de certaines espèces en danger, déjà divulguées, sont encore librement accessibles en ligne, dans des bases de données tenues par des gouvernements ou des ONG. C’est le cas par exemple pour l’emblématique cacatoès noir (Probosciger aterrimus), vivant en Australie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont le prix grimpe à 100 000 dollars australiens sur le marché noir, pour un couple en âge de se reproduire.

Autres points problématiques : l’absence de régulation ou de moyens pour faire respecter les lois en place. Seules 8% des 10 200 espèces de reptiles sont couvertes par la régulation internationale, établie par la Convention sur le Commerce International des Espèces de Faune et de Flore Sauvages (CITES). Et malgré l’interdiction du trafic d’espèces sauvages en vigueur au Brésil, la grenouille Dendrobates galactonotus s’est rapidement retrouvée sur le marché international. Faire appliquer les lois est particulièrement difficile est coûteux quand il s’agit d’espèces en danger ou tout juste découvertes. Ce genre de trafic passe aisément entre les mailles des filets…

  • Pour en savoir plus sur la lutte contre le braconnage et le trafic d’espèces sauvages, fléaux pour la biodiversité :

Un rapport de la WWF sur la « Lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages menacées ».

Les actions du Fonds international pour la protection des animaux (IFAW).

Le Wildlife Crime Tech Challenge, un concours d’innovations pour combattre le commerce illégal de faune sauvage, organisé par l’agence gouvernementale américaine USAID, en partenariat avec National Geographic, la Smithsonian Institution et TRAFFIC, une ONG fondée par la WWF et l’UICN.

Floriane Boyer, rédactrice EVI.

J’ai toujours été une fervente lectrice de fantasy et de science-fiction. J’aime explorer de nouveaux univers, peuplés de héros qui sauvent le monde. Et puis, en grandissant, j’ai compris que nous avions déjà un monde à sauver, bien réel celui-là, et que nous pouvions tous être des héros, à notre façon. Je suis fière de mettre ma plume au service de cette noble cause qu’est la protection de notre planète.

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